Le 10 mai marquera la quatrième journée nationale consacrée
aux mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions depuis son
instauration en 2006. Pourquoi, en 2009, cent soixante et un ans après son
abolition, accorder autant d’importance à l’esclavage ? Cette
question, beaucoup de nos concitoyens se la posent. Certains s’indignent d’une propension à la repentance qui porterait atteinte au
sentiment national. D’autres redoutent une « guerre des mémoires »
dans laquelle serait entraînée notre société par la concurrence de ce qu’un
historien a appelé les « identités traumatiques ». Nombreux, enfin,
sont ceux qui s’interrogent sur l’oppression du passé et sur l’obsession
commémorative qui serait le signe d’un pays en mal d’avenir.
Toutes ces interrogations sont légitimes. Elles furent au cœur,
en 2008, d’une mission d’information parlementaire sur les questions
mémorielles. S’agissant de la traite et de l’esclavage, n’avions-nous pas fini
par occulter le passé derrière la proclamation de l’abolition ? Et, pour
finir, la grandeur du principe n’avait-elle pas rendu invisible la réalité des
existences humaines ? Une vision idéalisée s’était substituée aux faits
historiques. C’est ce qu’on appelle l’oubli. Au 19ième siècle, un
grand philosophe affirma que les hommes pour agir et les sociétés pour avancer
doivent avoir « la force d’oublier ». « Trop d’histoire tue
l’homme », proclama-t-il. Quelques décennies plus tard, oublieuse
d’elle-même, l’Europe risqua de sombrer avec le pire des crimes. Trop d’oubli
finit par détruire l’humanité. Voilà la vérité que le XXe siècle, avec ses
guerres, avec ses exterminations de peuples et le génocide des Juifs, avec les
totalitarismes a léguée à l’Europe.
Le recueillement n’est pas l’ennemi de la fierté du citoyen.
La France et les nations d’Europe ne peuvent pas déroger à leur conscience
historique : c’est la condition morale de leur liberté pour ne pas
reproduire éternellement les tragédies du passé. Ce « devoir de mémoire »,
que je préfère appeler, à la suite de Paul Ricoeur, un « travail de
mémoire », s’est imposé à nous, parce qu’oublier, c’est prendre le risque
de répéter.
Et l’esclavage dans notre histoire ? Oui, la République
l’a aboli l’esclavage en 1848. Oui, l’Europe, notre Europe, s’est bâtie dans le
refus de l’asservissement des êtres humains. Oui, comme le célèbre décret du 27
avril 1848, nous proclamons tous que
« l’esclavage est un attentat contre la dignité humaine, une violation flagrante
du dogme républicain »… Mais la déclamation des grands principes ne
saurait effacer le passé d’un trait de plume, ni entourer tout ce qui s’ensuit
d’une lueur virginale. Il ne saurait être question de mettre en concurrence les
victimes et il ne s’agit pas d’accuser nos parents, mais de nous efforcer de
comprendre l’histoire. C’est l’occultation, c’est le refus de regarder le passé
en face, qui engendrent le malaise, qui nourrissent les haines et favorisent le
racisme. Mais ne nous méprenons pas, l’histoire n’est pas un conte de fée et
les faits historiques restent une leçon pour chacun.
Les peuples, comme les individus, n’aiment guère les
souvenirs douloureux. Cependant, comme le rappelle Edouard Glissant, « les
mémoires taraudent, celles dont nous avons conscience et aussi celles qui
travaillent en nous sans que nous nous en doutions ». Raison de plus pour
ne pas laisser de côté les mémoires douloureuses. Ne faisons pas de la
négligence d’une partie du passé, une offense pour certains Français ni pour
d’autres pays. En la matière, nous ne devons avoir ni tabous, ni exclusives.
Pour se libérer des pesanteurs et les non-dits du passé, il faut oser le
regarder en face. L’esclavage n’est pas l’affaire des seuls Domiens, c’est
celle de tous.
Cette
année encore des célébrations, des manifestations, des rencontres, des
expositions seront organisées un peu partout en France. Cette année, c’est à
Bordeaux qu’aura lieu la cérémonie nationale, pour l’inauguration de nouvelles
salles permanentes du Musée d’Aquitaine consacrées à « Bordeaux, le
commerce atlantique et l’esclavage » et de nombreux événements. Et ce 10
mai, seront renouvelés pour trois ans les membres du comité pour la mémoire et
l’histoire de l’esclavage dont les missions, plus que jamais actuelles, viennent
d’être redéfinies.
La liberté est un combat de tous les temps et de toutes les
générations. Et, dans ce combat, ne perdons pas de vue la question qui nous est
posée : suis-je libre contre les autres, ou avec eux ?
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